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Titre du blog : lettres de la campagne
Auteur : sorel
Date de création : 17-05-2008
 
posté le 03-06-2011 à 14:42:20

Le livre est un sexe de femme aimée.

Elle avait l'air d'une étudiante, elle en avait l'âge. Au fond de la librairie, au milieu des piles de livres à recouvrir du fin papier cristal qui leur donnerait droit de circuler en meilleure apparence que celle, défraîchie, marque de leur âge et de l'oubli d'où on les avait tirés, elle oeuvrait dans un silence quasi religieux. Des habitués (ces étudiants attardés qui traînent autour du boulevard Saint Michel) tournoyaient autour d'elle, nullement pour la tirer de son ouvrage ou lui conter fleurette, mais pour, avant qu'il ne soit mis en circulation, repérer quelque livre convoité. Par elle passaient des pièces recherchées, autant que le menu fretin des éditions courantes. A sa manière d'approcher le livre à couvrir, même sans voir celui-ci, on pouvait déduire dans quelle catégorie il était raisonnable de le placer.
Rompant le rythme, cassant la cadence, il lui arrivait de retenir un ouvrage et comme tout véritable amateur, de le palper, le sentir, l'ayant ouvert d'y plonger le nez, s'attarder en une sorte de rêverie comme pour s'imprégner de sa saveur, son odeur, sa mémoire ( tout livre d'occasion a une mémoire ) et d'atteindre à une sorte d'intime et secrète jouissance. On songeait aussi, en la voyant, à ces femmes à qui on offre un bouquet de fleurs et qui y plongent un nez ardent pour tirer toute la saveur de leur parfum, ou encore à ces hommes très amoureux qui nichent leur tête dans l'entrejambe de la femme aimée, pour trouver au contact de leur sexe toute l'odeur de la mer, trouver la source ultime.
 Tout amateur du livre en tant qu'objet comprendra cette attitude qui peut paraître insolite, voire grotesque, à celui qui ne connaît que le livre de consommation courante.  
L'amour du livre a une dimension sensuelle qui donne à la lecture un attrait supplémentaire, et sa séduction passe par sa matière même, le soin que l'on aura apporté à sa confection.
L'emballeuse de livre de la rue Saint André des Arts, (reconnaîtra celui qui veut) avait des rapports amoureux avec lui. S'en contenterait-elle longtemps  ou cherchait-elle, dans les livres, son destin de femme à aimer ?

 

Commentaires

katherine le 03-06-2011 à 20:57:44
A peine rentré vous voici déjà sur votre blog, à parler littérature, amour des livres, sensualité, je vous retrouve et j'en suis très heureuse !
Saintsonge le 03-06-2011 à 19:24:22
Bienheureux de vous savoir de retour (aux sources).... Ah quel article, il m'avoue dans combien de "sexe paginé" ai-je plongé la tête, à la manière de cette lectrice-ci (en ce cas de votre définition : lesbienne, toute lectrice ?) ...L'odeur de mer/ère... Tiens oui, encore l'idée de l'homme-qui-rétrécit (le film, si vous l'avez vu)... Bien bien.... Mais quel est le titre ici même de ce NRF ?... Le ciel vous retrouve en joie !