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Titre du blog : lettres de la campagne
Auteur : sorel
Date de création : 17-05-2008
 
posté le 12-06-2009 à 18:35:45

Dans les jardins de Poliphile.

Il fallait bien traverser cette série de jardins, la femme étant l'enjeu de la promenade qui, telles celles des légendes antiques, promettaient toujours un pan du paradis perdu au terme d'un voyage semé d'épreuves.
La femme est absence, elle est promesse. Elle est source d'ardeur. Une flamme tranquille l'habite.
La nature offre tous les visages, tous les aspects de sa complexe croissance dans l'espace, répartissant les éléments selon une architecture qui a ses secrets, ses mystères.
L'illustration du Songe de Poliphile (d'attribution discutée mais se situant dans le coeur de la grande Renaissance florentine), instaure ce trait précis mais doux, net mais gracieux, qui déroule ses splendeurs architecturales, défini ses effets de perspective, distribue, comme sur le plateau d'un théâtre, ses personnages.
Le moment est venu de faire entrer en scène, les blondes jeunes filles rêvées par Botticelli, au nom du printemps, ou pour célébrer la naissance de Vénus.
Sortant de l'onde, toute frissonnante, elle s'avance avec une calme fierté, une assurance rassurante, une séduisante audace, mais sans rien d'agressif,  ni de provocateur. Comme un état de la nature. Pourtant, la légende la faite naître de l'écume des flots après que les organes sexuels d'Ouranos (le ciel) qui dévorait ses enfants, furent jetés dans la mer lorsque Gaia (la terre) aidée par son fils Cronos, le châtia. Une autre version la dit née d'une goutte du sang jaillissant de cette castration.
Ainsi, Vénus, claire et  charmante ondine, est chargée de toute une symbolique de tragédie familiale et hantée par le crime dont elle est le fruit. Sous l'eau la plus claire, la mal fermente, comme le monde des abysses reste, pour l'homme penché sur le rivage, une source d'inquiétude et de folie imaginaire.
La femme "au naturel", vue par un peintre de la Renaissance, n'offre que l'aspect lisse de ses antériorités marquées par le mal (le mythe du Paradis perdu) ou la véhémence sacrificielle des dieux.
Et si la femme, dans l'intensité de sa première vérité, était l'image de cette nature, mais fardée pour le plaisir et l'oubli de nos origines calamiteuses !
Botticelli gomme toute l'ombre qui pèse sur elle, et ne retient qu'une bienheureuse allégresse. Voici "Le Printemps". Femmes et arbres fleuris sont entraînés dans une danse que rien ne vient brusquer ni déranger. Même l'air qui se déplace emprunte la forme des anges pour ne pas heurter l'harmonie d'une simple fête. Il y a là ce hiératisme tranquille des tapisseries parce que c'est une peinture pour la parade et pour la fête. Une histoire qui est le miroir de ce à quoi aspire celui qui la contemple.
D'avoir perdu le Paradis donne, à l'homme qui le cherche, l'envie d'en inventer de plus beaux encore. Selon ses critères, avec ses modèles. Les femmes y sont à la ressemblance de celles qu'il croise dans la réalité, et admire. C'est la femme répondant aux critères du moment. On verra bien ceux-ci évoluer et de la fine femme-fleur de Botticelli on passera, en quelques générations, à celles qui ont cette pesanteur charnelle annonçant une société d'hommes sensuels et aux plaisirs plus matériels, que Rubens célèbre en se référant aux mêmes pages de la légende. L'histoire n'a pas changé, seule, la figuration.