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lettres de la campagne

posté le 30-08-2010 à 11:27:55

Wols en gravure, violence et douceur.

Du dessin à la gravure, et parce que l'entaille dans le cuivre dépasse le tracé du crayon, une certaine violence s'attache à ce qui, sur le papier, n'aurait été qu'un souffle de la pensée, une furtive rencontre avec le support.De l'attaquer, d'y faire son sillon, que l'encre comblera comme l'eau dans le lit d'un ruisseau, donne une vie nouvelle à la notation première qui aurait été une simple esquisse, la promesse d'une aventure de l'esprit qui passé au stade de la gravure devient une aventure de la main (la main à charrue évoquée par Rimbaud). Ce passage vers le dur travail du graveur est l'ultime stade du dessin, sa matérialité rendue par un effet de reflet (ne pas oublier que la gravure est l'inverse du dessin qui s'y est formé). Pratiquant avec une certaine obstination la gravure (il illustre des textes de Kafka, Paulhan, Lambrichs, Sartre, de Solier), Wols donne à sa  vélocité graphique un ton d'agressivité (de fureur) qui se conjugue étroitement (singulièrement) avec une certaine douceur de la proposition première. Rejoignant là la vigueur et les effets d'éclaboussure de sa peinture, quand son dessin est tout de légèreté, un envol d'oiseau, le passage furtif de l'insecte sur le miroir de l'eau. Un simple frisson.Le trait est devenu celui de la blessure (ne dit-on pas entailler le cuivre), le stylet est à la fois le bistouri qui charcute la chair et le socle (de la charrue) qui retourne la terre.Il retourne l'image échappée de son imaginaire, mais en lui donnant un accent plus brutal.Une équivoque cependant. Particulière chez Wols qui contredit les conséquences de la technique qu'il utilise, la violence inhérente au procédé de la gravure, à laquelle il  confère au développement graphique une mystérieuse suavité, quelque chose de soyeux, une impression de ouaté non sans y laisser traîner quelque chose de morbide. Une douceur maladive et visionnaire. Et à son habitude l'image qui est résulte procède tout à la fois des spasmes organique qu'un oeil à la force d'un microscope aurait détaillé, et d'une vision cosmique qui s'invente des systèmes solaires inconnus, des trajets d'étoiles, la rumeur lancinante des infinis.
 


 
 
posté le 28-08-2010 à 11:07:18

Marcel Proust critique d'art.

Par son éducation, son milieu, ses premières fréquentations, Marcel Proust est totalement ignorant des avant-gardes. On entretient autour de lui une notion d'esthétique qui respecte la tradition académique et se complaît  plutôt aux grâces fictives de la peinture "pompier" et des exploits d'une technique aboutie. Lors de la publication de ses premiers écrits (Les Plaisirs et les jours en 1896), il ne trouve rien de mieux que d'en demander l'illustration à Madeleine Lemaire artiste mondaine, "célèbre pour ses roses". Il se maintient dans son milieu, le climat culturel qui l'a formé et auquel, malgré l'audace de ses novations littéraires, il restera fidèle. D'ailleurs quand on envisage de réunir en un volume ses Ecrits sur l'art, on est conduit à confronter  quelques revues de Salon ( qui n'ont rien de bien originale) et des billets mondains parfois  d'une insupportable complaisance, en sa grisant des noms qu'il considère prestigieux et qui seront ceux des personnages de la Recherche. On en est parfois au niveau d'un compte rendu d'une festivité provinciale où l'on note la présence des notables locaux, du sous-préfet à quelque dame de bonnes oeuvres. Rien qui annonce le futur explorateur des vanités humaines qui se croisent dans la Recherche.La passion qu'il éprouvera pour Ruskin, entraînant la traduction de ses écrits (ne souhaitait-il pas le rencontrer !), va pourtant lui ouvrir de nouveaux horizons.  Mais c'est surtout l'invention d'un nouveau regard,  traduisant sa propre vision du temps,  sa perception si fine et si profonde de l'instant et de la sensation qui en résultera. Elle lui permet de concevoir un nouveau type de peinture ( mais aussi de musique) dont Elstir est le produit. Conçu de toutes pièces, en pratiquant, selon son habitude, un amalgame de plusieurs modèles. Et, plus important encore, sa perception de l'art (la peinture) dans ses rapports intimes avec d'autres arts, dans la perspective exaltée par Baudelaire, sur le jeu des correspondances. Il en découle une lecture très originale, à l'égale de son regard sur l'écoulement du temps et les sensations croisées qu'entraîne toute vision aussi finement analysée.
 


 
 
posté le 27-08-2010 à 14:50:38

Limbour aux côtés de Dubuffet.

Il reviendra toujours au poète de donner la meilleure introduction à l'art de peindre parce qu'il y voit les intentions du peintre, partageant souvent, avec lui, les affres de la création, hantant son atelier, collaborant aussi à l'édition d'ouvrages où il confronte leurs expressions devenues complémentaires.Jean Dubuffet, grâce à l'amitié fervente de Jean Paulhan, va multiplier les rencontres fécondantes avec les poètes de sa génération, et recevoir de ceux-ci la complicité et l'hommage qui poussent son oeuvre vers ses meilleurs accomplissements. Elle est de celles qui  progressent dans cette complicité, reflètent cette communion. Tableau bon levain (à vous de cuire la pâte) est dans la droite ligne de cette alliance heureuse. Georges Limbour (un ami de jeunesse qui aura présenté Dubuffet à Paulhan), qui fera quelques pas dans le sillage du surréalisme sans en perdre ce qui fait l'essentiel de sa personnalité et des enjeux littéraire qu'il défend, sera de ceux qui posèrent les mots en marge de la démarche du peintre, et ici plus qu'en tout autre lieu, le titre disant bien qu'il aborde la peinture moins comme une chose à voir qu'à pétrir, à saisir de l'intérieur. C'est que le cas Dubuffet est exemplaire. Loin de s'aventurer dans le jeu alterné de la fougue et de la réflexion qui calibrent l'évolution de l'abstraction, il ambitionne de réformer les normes de la figuration, en puisant dans d'autres viviers que ceux d'une réalité plus ou moins arrangée aux élans du créateur qui y cherche ses sujets.Il sera l'un de ceux qui militent pour une révision du patrimoine culturel à ses yeux prisonnier des académismes. Il regardera du côté de l'art de fous, des enfants, et les graffitis, toutes matières jusqu'alors négligées. Ce sera la concept rénovateur de l'art brut. On le voit traiter la matière avec une verve, une force, une jubilation émerveillée, ce que Georges Limbour sait résumer rien que dans le tire de l'ouvrage qu'il lui consacre.
 


 
 
posté le 25-08-2010 à 19:43:13

Marcel Proust et la stratégie littéraire.

Marcel Proust et la stratégie littéraire.C'est dans son livre à la fois pieux et lucide que Léon Pierre Quint donne un aperçu mal connu du comportement de Proust devant l'aventure littéraire qui commence quand un livre est fini.On connaît bien le Proust écrivant dans sa chambre (aux murs couverts de liège pour étouffer les bruits de l'extérieur) dans l'atmosphère étouffante aux parfums de fumigations, avec le rythme si singulier des sorties de nuit, des dîners  au Ritz, des visites d'amis admiratifs. On connaît moins l'écrivain travaillant à la reconnaissance de son oeuvre. Contrairement à l'idée que l'on se fait d'un Proust toujours entre deux crises d'asthme, on le voit ferrailler avec ardeur pour "avoir de la presse", faisant jouer ses relations, bousculant ses amis, écrivant force lettres qui n'échappant pas toujours à la flagornerie qui lui est coutumière dans l'excès de politesse, les élans  sentimentaux souvent suspects. Il va jusqu'à rédiger lui-même les communiqués qu'il fait passer dans les journaux, s'offrant au besoin de payer des "pavés" qui vantent son livre. Il y a beaucoup de naïveté dans cette politique où on le  voit se débattre pour sortir de l'idée que public a de lui : mondain, futile, trop précieux. On lui reconnaît une grâce exquise mais l'écriture de la "Recherche du temps perdu" est bien éloignée de celle de ses débuts. Il y a une force, une ambition, une science de l'architecture du livre qui le conduit dans le sillage des géants.Ce qui est grandiose est mal lu, au pire critiqué, et il lui faudra attendre la reconnaissance du groupe des écrivains réunis autour de la NRF pour devenir l'écrivain tel qu'il est dans sa force si subtile qu'elle aura échappée au vulgaire, au chroniqueur d'une presse pleine de préjugés et dominée par les écrivains à la fois mondains et populaires au seuil de l'Académie, les vedettes du Boulevard.
 


 
 
posté le 25-08-2010 à 11:43:13

Jardins hermétiques de Salomon de Caus.

On lui doit l'invention de la vapeur, et son utilisation pour les fictions célébrées dans les jardins, Salomon de Caus étant, à titre d'architecte, responsable de la conception d'espaces verts richement ornés et sans doute marqués par un souci d'y glisser quelque message hermétique. Dans celui qu'il conçoit pour le château d'Heidelberg et qui sera détruit dans les remous des guerres qui atteignent le bâtiment dans une large part de ses somptueux développements, le rôle du message y est particulièrement important. La Renaissance inscrit dans l'espace du jardin des pans entiers de la connaissance et tout spécialement celle qui relève de l'hermétisme et des sciences occultes. La distribution des éléments architecturaux (faux temples, grottes) propose un itinéraire codé (voire sacré) qui invite le promeneur à se pénétrer des forces intimes qui se réfèrent aux textes de l'antiquité, aux légendes. On y va de la quête du Graal aux circuits initiatiques qu'illustre si bien Le Songe de Poliphile.
 


 
 
posté le 24-08-2010 à 09:43:20

Passage de Serge Hutin.

D'origine lombarde de petite noblesse il rencontre Joseph de Péladan et, avec lui fonde la Rose Croix, groupuscule mystico-ésotérique, entraînant toute une génération vers un mouvement artistique qui frôle le symbolisme, parfois l'influence et fait régner les fantasmes de l'occultisme. Fort cultivé Stanisla de Guaita est le personnage type d'une propension à se retirer du monde du réel, du quotidien, pour s'enfermer dans le monde du savoir et son espace de prédilection, la bibliothèquje. "Il passait cinq mois de l'année dans un petit rez-de-chaussée de l'avenue Trudaine où il ne recevait que quelques occultistes,  il lui arrivait de ne pas sortir pendant des semaines. Il avait amassé là toute une bibliothèque étrange et précieuse, des textes latins du moyen-âge, des vieux grimoires chargés de pentacles, des parchemins enluminés de miniatures, des traités d'alchimie, les éditions les plus estimées de Van Helmont, Paracelse, Raymond Lulle, Saint-Martin, ...." On voyait, dans les années 60, sillonnant les librairies du quartier latin, un personnage de la même famille, très largement associé à l'animation de la revue (des sciences occultes) La Tour Saint Jacques. C'était Serge Hutin.
 


 
 
posté le 23-08-2010 à 21:26:21

Le Graal est dans la bibliothèque

La Bibliothèque Mazarine tient entre deux dates (comme le propose une plaque tombale) et si sa vie commence avec l'une, elle ne se termine pas avec l'autre qui marque le changement radical d'ambitions qui aura présidé à sa création.1642 Gabriel Naudé, médecin né à Paris, est appelé par Richeleu pour constituer une bibliothèque. En moins de dix ans il aura rassemblé quarante mille volumes et c'est Mazarin qui reprend l'idée de son maître et procède à la création de la bibliothèque qui honore sa mémoire. Au début du XX° siècle un "dilettante" amateur de culture et de bonnes manières, qui n'a pas encore son oeuvre (La Recherche du temps perdu) est nommé, par privilège, conservateur du lieu, alors qu'il n'en n'a ni la compétence ni la passion. Pourtant il y a quelque chose de merveilleusement nourri de symboles dans cette aventure. Qui voit l'énergie d'un homme de savoir impulsant la réunion de volumes que l'auteur à venir n'aura pas goût excessif à "conserver", mais déjà, en puissance, apte à venir y déposer son oeuvre fleuron de la littérature de son temps.Quel rôle peut jouer une bibliothèque dans la constitution d'une oeuvre en gestation. Des nombreux et studieux lecteurs penchés sur leur pupitre, déchiffrant parfois des ouvrages qui n'auraient pas été consultés depuis de nombreuses années, combien sont appelés à devenir à leur tour, des créateurs quand on sait, que la plupart seront des commentateurs, des analystes, des consommateurs éclairés de la chose écrite et du savoir. La création  procède-t- elle plus de la chose vécue (du matériel humain) que du savoir ? C'est selon les tempéraments. Bien des oeuvres ne sont (?) que le prolongement, l'écho d'une oeuvre du passé (Joyce, Borgès) et sont parfois, de celles qui contribuent le plus radicalement à l'essor de la littérature, à son enrichissement.La littérature se fait dans la vie, (amour, guerre, problèmes sociaux) mais aussi du côté de la chose écrite. De livre en livre, qui se copient, se développent, se répondent, des mythes se forment, se développent, se structurent. Le pouvoir des mots règnant sur le livre, la bibliothèque est le réservoir de toute la science humaine, d'une radicale recherche de la vérité. C'est dans une bibliothèque que veille le Graal ?Photo gilles kagan
 


 
 
posté le 21-08-2010 à 12:18:18

Tzara dada.

Avec la fougue d'un ogre qui brasse une immense culture (et de riches bibliographies) en y introduisant comme des virus perturbants quelques incongruités et un brin d'humour, Umberto Ecco (dans "Le pendule de Foucault" qui est une sorte de Da Vinci code pour esprits raffinés) imagine le rôle joué par une machine (informatique) dans laquelle on introduirait des mots, des phrases, des paragraphes entiers, laissant brasser ce flux torrentiel avant qu'il n'en sorte des textes nouveaux d'une incongruité propre à éveiller (quand la littérature force l'esprit et le sort de l'inertie du quotidien). On évoque aussi l'histoire du singe attelé à une machine à écrire qui tape au hasard, combien de siècle faudrait-il pour qu'il en sorte la "Recherche du temps perdu" ?De fait, l'histoire de la poésie dada relève de la  même méthode. A en croire les historiens qui prétendent, à commencer par le nom de l'aventure dada, que le mot fut trouvé en glissant un couteau dans un dictionnaire pour le sortir et il  deviendra celui d'un baptême, affirmant encore que Tristan Tzara (l'un de ses artisans les plus fougueux et qui su lui donner une dimension internationale) sortait d'un chapeau des mots préalablement choisis et écrits sur des petits bouts de papier. Une sorte de loto poétique en somme.Au delà du jeu, hasard heureux, force des rapprochements inattendus des mots, le poème, souvent, est d'une barbare beauté, d'une force suggestive confondante. Qu'on s'y réfère, à commencer par les titres : Mouchoirs de ,nuages, Où boivent les loups, L'arbre des voyageurs, De nos oiseaux, L'homme approximatif,La magie des rapprochements insolites, comme si le mot se trouvait dans un champ magnétique ( André Breton en tirera le titre d'un de ses recueils). Il est entraîné dans une sorte de flux qui bouleverse son sens premier, et lui donne une force nouvelle.
 


 
 
posté le 20-08-2010 à 11:30:30

Arthur Cravan critique d'art dada.

Chacun y allait de son stylo. Apollinaire avait donné l'exemple. Sont multiples les tentatives exercées par les poètes de ces années fastes (et bientôt folles) pour pénétrer le secret de la création artistique, se mêler au monde des peintres qui flirtaient volontiers avec l'écrit jusqu'à parfois y tâter non sans verdeur et vérité.Arthur Cravan, éditant sa petite (!) revue "Maintenant", qu'il vendait (est-ce une légende, c'est Bernard Delvaille, grand connaisseur du personnage,  qui me l'avait affirmé) sur une charrette de "quatre saisons" sur le bord du trottoir, dans le voisinage pittoresque des primeurs et autres aboyeurs de la rue.Aux poèmes (d'un si beau rythme et qui font penser à Blaise Cendrars) il ajoute des notes sur l'art et même des articles plus conséquents relatant ses visites dans les expositions comme le "fameux" article sur les Indépendants.C'est là qu'il se distingue en portant sur les oeuvres de Marie Laurencin (tout en précisant qu'il n'a pas vu son "envoi") des propos franchement injurieux. Qu'on apprécie : "en voilà une qui aurait besoin qu'on lui relève sa jupe et qu'on lui mette une grosse... quelque part pour lui apprendre que l'art n'est pas une petite pose devant le miroir. Oh, chochotte, ta gueule.." Préambule pourtant à une définition  qui ne manque pas de verdeur : "La peinture c'est marcher, courir, boire, manger, dormir, faire ses besoins..." N'aurait-il pas (au début du XX°siècle) prévu ce que serait l'art au XXI° siècle : une substitution de l'artiste à son oeuvre, et jusque dans l'intimité de sa vie intime.Il procède volontiers par l'apostrophe, l'injure. En sont victimes Maurice Denis ou Charles Guerin et même Chagall ((ou Chacal dixit l'auteur) et beaucoup d'autres qui constituent le meilleur de l'Ecole de Paris., Robert Delaunay n'est guère ménagé qui a "une gueule de porc enflammé ou de cocher de grande maison". Le ton est donné, dans la provocation souvent vulgaire, le goût de la mystification, de constantes allusions au domaine privé, des invites de jeune voyou. C'était le mauvais côté de "dada". Cravan rien qu'un fada ?
 


 
 
posté le 19-08-2010 à 21:50:41

Renée Dunan chez "dada".

Dans le fol foisonnement des revues qui revendiquent Dada Renée Dunan avait sa place. Alors que le surréalisme (qui héritera d'une partie des membres du groupe dada) se montre plutôt sélectif dans l'établissement des sommaires des revues qu'il pilote, on est, du côté de dada, ouvert  à toutes les énergies, toutes les ambitions, toutes les foucades. Revues de tête folles, elles s'acclimatent à tous les penchants, jouant la carte de l'éclectisme du moment qu'il manifeste les forces de la contestation avec éclat, de la provocation, de la fantaisie. Au nom de la modernité.Renée Dunan, bien qu'elle n'y fait qu'une traversée furtive, y est bien à sa place, dans l'esprit qu'elle revendique. Féministe, remuant tout et les idées les plus neuves, passant par tous les genres. La voici voisine de Céline Arnauld, que l'on retrouve aussi un peu à tous les sommaires, de Picabia, grand prêtre de l'aventure, de Pierre de Massot, écrivain plus secret, qui ira plutôt du côté des excentriques, de Pierre Albert Birot, sorte de gourou de la modernité, de Ribemont-Dessaignes, un continent rien qu'à lui seul, de Paul Eluard et Benjamin Péret qui glisseront dans le sillon du surréalisme, d'Ezra Pound, une sorte de frère de Joyce et figure de légende de son vivant même.C'est le ton de liberté avant tout qui séduit Renée Dunan plus qu'une appartenance quelconque avec un mouvement dont le caractère combatif et les visées littéraires ne l'intéressent pas. Son combat reste solitaire. Elle choisira des armes différentes selon les événements.
 


 
 
posté le 19-08-2010 à 16:48:27

Valery Larbaud et son vice.

Parlant plusieurs langues, grand lecteur, Valery Larbaud sera un passeur de talents, un propagateur des lettres (on lui doit la découverte en France de James Joyce), et ce n'est pas sans une pointe d'humour qu'il place la lecture sous le signe du vice. De surcroît impuni. Il le précise : "Une espèce de vice, en effet, la lecture. Comme toutes les habitudes auxquelles nous revenons avec un sentiment vif de plaisir, dans lesquels nous nous réfugions et nous isolons, et qui nous consolent et nous tiennent lieu de revanche dans nos petits déboires".Aveu qui donne tout son prix à la situation de l'écrivain quand, atteint d'aphasie, il vivra tant d'années dans une sorte d'ombre sociale, pour lui qui fut un grand voyageur.La lecture serait une médecine pour lutter contre la solitude, la banalité de la vie, les méfaits qui talonnent notre quotidien. Elle est aussi un moyen d'élargir notre horizon. Elle n'est pas qu'un vice (utile et nécessaire) elle est le tremplin de tous les voyages de l'esprit. Vivre dans sa bibliothèque n'est pas qu'un rêve de sage, elle est le territoire de tous les débordements de l'imaginaire.
 


 
 
posté le 19-08-2010 à 15:48:56

Renée Dunan au Second rayon.

Qui est-elle sous ses nombreux noms d'emprunt ( que l'on devine codés) de Louise Dormienne, Marcelle La Pompe, M.de Steinthal, Spaddy, René Camera, Chiquito, Ethel Mac Singh, Luce Borromée, Laure Heron, A. de Sainte-Henriette ?René Dunan a une identité floue même si on l'enferme dans les deux dates solennelles qui scellent une tombe (1892-1936). Native d'Avignon, on la voit dans le Paris des "années folles" fréquentant le milieu des dadaïstes puis du surréalisme et participant à leurs revues. Mais elle est prodigue d'articles qu'elle sème à tous vents et dans des organes de presse qui n'ont aucun rapport d'esprit ou d'orientation politique si elle affiche, de son côté, un goût pour l'anarchie, la provocation au delà du mystère qu'elle entretient. On la voit sur tous les fronts (féministe, frôlant le milieu de Sapho) multipliant les romans de gare et d'un érotisme provocant (quoique non dénué d'une certaine force d'expression et d'une qualité littéraire qui justifie qu'elle ne tombe pas dans l'oubli).C'est le temps de "La Garçonne" de Victor Margueritte et des "Claudine" de Colette. Elle se situe dans ces zones où la vie mondaine aime s'encanailler. L'histoire littéraire ne l'aura jusqu'alors retenue que comme une curiosité, elle-même cultivant les fausses pistes. Le ton même des titres de ses livres la chasse des rayons respectable (?) pour la projeter dans ce "second rayon" où elle brille d'un feu pervers et sans doute naïf.Voici, au hasard : La triple carese (son plus grand succès il aura plusieurs versions), Une heure de désir, La Flèche d'amour, L'amant trop aimé, La culotte en jersey de soie, La dernière jouissance, Les nuits voluptueuses, Entre deux caresses, Au temps des baisers, Les jeux libertins, La Chair au soleil, Dévergondages, Le plaisir d'une nuit étoilée, La jouissance de l'amant de Pamela, Les amantes du diable, Les marchands de volupté, Puisant, non sans malice dans les coulisses de l'Histoire : L'extraordinaire aventure de la Papesse Jeanne, Le masque de fer ou l'amour prisonnier, Le sexe et le poignard ou la vie ardente de Jules César
 


 
 
posté le 18-08-2010 à 17:19:48

Le Cyrano le laboratoire central.

 Du rôle du café dans la vie culturelle il y aurait long à dire d'autant qu'il change grandement avec chaque génération. Amorcée autour des philosophes du XVIII° siècle, entre le Procope rue de l'Ancienne Comédie et le café de la Régence          place du Théâtre Français, l'aventure connaît ses heures fastes avec le XIX° siècle qui entretient un véritable culte pour le café comme espace de convivialité culturelle. Il suffit de voir le rôle qu'il va jouer pour l'instauration du groupe impressionniste (la Nouvelle Athènes à Pigalle) encore qu'il peut aussi être le théâtre de la comédie humaine (Caillebotte, "l'Absinthe" de Degas) et préparer aux festivités champêtres dont les bords de la Seine sont le territoire de prédilection.Citadin, et exclusivement, il est, avec le surréalisme, le "laboratoire central" où se font et défont les alliances, les réputations, véritable lieu de culte autour de Breton qui instaure un rite de l'amer-picon qui en est le vin de messe. Deux fois par jour (et parce qu'il était tout proche de son domicile rue Fontaine) les membres élus se réunissent au Cyrano. La voisinage du Moulin Rouge lui donne ce qu'il faut de canaillerie pour séduire des apprentis rebelles. Il y aura le Certa (passage de l'Opéra, bien après le Promenoir de Vénus), Breton y fait la loi, y instaure des hiérarchies, y promulgue des articles rythmant la vie du groupe et cautionnant les adhésions de  nouveaux venus.Mais le café c'est aussi l'espace de l'aventure amoureuse, de la rencontre et des lois du hasard. Breton y rencontre Jacqueline Lamba qui sera la muse de "L'amour fou".
 


 
 
posté le 18-08-2010 à 15:39:26

Ernst illustre Eluard.

Compagnon des poètes, Max Ernst s'attache à orner de ses oeuvres (dessins, collages, frottages) les livres de ses amis. Paul Eluard est l'un d'eux. Outre le fait de partager sa vie (à Eaubonne) et d'orner de splendides peintures les murs de sa maison, de partager l'amour pour une même femme (Gala), Max Ernst suit fidèlement l'évolution poétique de son ami. De la période dada (mais Eluard sera un dadaiste discret) date leur collaboration. Mais Eluard, contrairement aux autres dadaistes, ne veut pas "tuer" le langage, mais lui donner un nouvel élan, partageant avec Jean Paulhan cette ambition. Et c'est au temps des collages si novateurs et porteurs de rêves intimes, que les deux amis collaborent à des ouvrages où l'humour de Max Ernst vient se greffer sur le caractère si intimiste et déjà élégiaque d'Eluard comme pour "Répétitions"."Dans un coin l'insecte agileTourne autour de la virginité d'une petite robeDans un coin le ciel délivréAux épines de l'orage laisse des boules blanches...."A propos de Max Ernst il dira plus tard : "Dévoré par les plumes et soumis à la mer,Il a laissé passer son ombre dans le volDes oiseaux de la liberté.Il a laisséLa rampe à ceux qui tombent sous la pluie, Il a laissé leur toit à tous ceux qui se vérifient..."
 


 
 
posté le 17-08-2010 à 15:04:19

Jacqueline Lamba pas que muse.

A quoi à droit la muse, en dehors d'être belle et d'inspirer celui qui chantera sa beauté. Celles qui traversent le XIX° siècle, en particulier chez les romantiques, ne laisseront que le souvenir de cette beauté qui les distingue, les désigne à l'attention de la légende.Tout au plus aura-t-on des  pages de souvenirs, le journal de la vie mondaine qui aura entouré le culte dont elles sont l'objet.Leur accès au droit d'être autre chose que la fascination qu'elles suscitent passera par la peinture à en croire ce qui se passera dans le contexte du surréalisme où elles se mesurent sans complexe à l'autorité des hommes dont elles deviendront des rivales. Ce sera leur participation effective (et affective) à l'essor du féminisme qui y trouvera des éléments propres à revendiquer sa force créatrice dans l'indépendance vis à vis de "la loi du mâle". Jacqueline Lamba sera à la fois l'exemple de cette prise de pouvoir et en est aussi la victime. Inspiratrice de "L'amour fou" d'André Breton dont elle sera un tempsla compagne, elle n'est, aux yeux de ce dernier que l'objet de sa ferveur amoureuse. Significativement il ne la cite même pas dans son Histoire de la peinture surréaliste, se montrant, là, moins généreux et et complice qu'Apollinaire appuyant la carrière de sa muse (très provisoire)  Marie Laurencin, en l'incluant d'une manière fort arbitraire dans son essai sur Les peintres cubistes.Pourtant, Jacqueline Lamba n'aura pas été que l'ondine de la légende et du poème (quand elle rencontre Breton, elle nage, nue, dans un aquarium, dans un cabaret montmartrois). Avec une ténacité que lui reconnaissent ceux qui la considèrent comme peintre, elle va construire une oeuvre qui sera d'ailleurs de couleur surréaliste que le temps de son compagnonnage avec Breton s'étant séparé de lui elle s'engagera dans une vision personnelle, fortifiée par son installation à Simiane la Ronde, dans le midi de la France.
 


 
 
posté le 17-08-2010 à 14:49:33

Gabriel Paris flash les poètes.

Gabriel Paris ami des poètes.Poète lui-même, Gabriel Paris s'intéressait aux écrits des poètes qui fréquentaient le Soleil dans la tête. Il avait, en des litho-posters, largement ouvert la voie à une lecture graphique de poèmes pour lesquels il apportait sa contribution, de Raymond Queneau à Jules Laforgue en passant par Michel Leiris et ses contemporains ( René Witold). Il avait créé la couverture d'une petite collection qui tentait de réunir des poèmes des familiers du Soleil dans la tête et qu'imprimait le typographe René Rougerie. Il lui arrivait aussi d'orner de dessins originaux les ouvrages des poètes qu'il rencontrait  comme Marc Alyn. Quelque chose de la ferveur graphique qui avait du mal à résister à l'apport de la peinture, tout en lui donnant cet accent presque expressionniste, subsistait dans le croquis improvisé, souvent en marge des livres, comme le flash d'une rencontre, avec sa part d'émotion et d'intensité.
 


 
 
posté le 16-08-2010 à 11:14:45

L'exemple d'André Breton.

On avait, au Soleil dans la tête, le souci d'organiser des vitrines qui illustrent le contenu d'un livre choisi pour en être le point d'orgue. Une sorte de mise en scène qui fasse écho à son contenu, à "son esprit".J'avais, bien avant la création du Soleil dans la tête, longuement admiré la vitrine du Pont Traversé, la librairie de Marcel Béalu, qui, à l'époque, était au bas du boulevard Saint Michel, au chevet de l'église Saint Séverin, dans ce quartier qui avait conservé quelque chose de sa misère pittoresque du XIX° siècle et la lumière que lui avait donné J.K.Huysmans.Béalu, jusque dans l'accumulation des ouvrages, savait traduire ses propres goûts, piquer la curiosité du passant, inscrire parmi les livres choisis le paysage de sa propre délectation.Bien avant encore, du temps de l'adolescence et de la découverte, un peu désordonnée, de la poésie, du surréalisme, des fabuleux flambeaux de la pensée "fin de siècle", ce fut la rencontre, dans le petit livre consacré à André Breton dans la collection PA de Seghers, de la photographie d'une vitrine new yorkaise pour la présentation d'Arcane 17, ce vaste poème d'amour écrit par Breton alors qu'il venait de rencontrer celle qui devenait sa muse : Elisa.La disposition des objets, leur dialogue subtil disait la force du poème, ouvrait à lui. Un exemple qui montrait le chemin.
 


 
 
posté le 16-08-2010 à 10:21:24

Marinetti l'écriture de l'impatience.

L'éclatement de la page chez Mallarmé était plutôt la recherche d'une respiration, une construction, les calligrammes d'Apollinaire une manière de dessiner avec des mots, mais le début du XX° siècle voit fleurir une fébrile activité qui a un caractère infiniment plus révolutionnaire car les mots en liberté c'est surtout une manière de dynamiter (dynamiser?) la phrase pour les futuristes, et pour les tenants du mouvement Dada, d'exprimer le non sens de la chose écrite, un mouvement de protestation, de provocation. D'ailleurs, autant que les futuristes, les artistes de "dada" vont largement contribuer à cet éclatement de la chose écrite ce qui, curieusement, va permettre aux arts plastiques et à la poésie de se rejoindre.L'espace donné à l'écriture (la page) est largement ouvert, et du livre on passe volontiers à l'affiche. Le texte devient mural.Nombreuses sont les  options et chacune témoignant de la personnalité de celui qui l'adopte, un peu comme une écriture, c'est la graphologie d'une énergie qui veut sortir la lettre de son inertie, de son rôle de figurant pour en faire un personnage à part entière sur la scène de la page. Théâtre des mots.Ne voit-on pas un Pierre Albert Birot l'assimiler à l'idée de la danse (des mots à danser), et Marinetti déborder de la page du livre, comme si celle ci trop étroite ne pouvait contenir toute la force de son énergie. La beauté, pour lui, n'est-ce pas la vitesse ? Les mots en liberté c'est une écriture d'impatience.
 


 
 
posté le 13-08-2010 à 10:34:21

Nadja, huit jours au plus.

A en croire les spécialistes d'André Breton il rencontre Nadja le 4 octobre 1926 rue Lafayette, et la voit, chaque jour, jusqu'au 13 octobre. Ce qui fut un amour légendaire, marqué par la fulgurance et porteur d'un des plus beaux textes de Breton aura duré à peine plus d'une semaine. Ce qui aura suffit à dessiner dans Paris un itinéraire qui, aujourd'hui encore, est porté par une sorte de magie des formes et des mots, et une force des sentiments qui conduisent les deux amants à percer le secret des choses les plus ordinaires (la fameuse lecture des lieux sur la place Dauphine, le sexe de Paris).Pour une édition ultérieure André Breton se lance dans une analyse qui tente de cerner les éléments de la folie qui sous-tend l'aventure de Nadja et sa triste destinée. Le texte, de poème devient une sorte de dossier quasi scientifique (il est vrai que Breton a une formation de médecin), et il a fort appris dans le voisinage de Jacques Vaché qui restera une sorte d'élément fondateur du surréalisme, une étape essentielle dans la quête initiatique de Breton fasciné par les destins hors normes, les regards emplis d'étrangeté qui enrichissent notre vision du monde. Alors Nadja dans tout ça. Un point d'ancrage dans la conscience du monde magique quand il est porté par l'amour (et un amour singulier).
 


 
 
posté le 12-08-2010 à 15:55:35

André Breton dans ses cahiers.

Doit-on y voir une nostalgie de l'enfance, un cordon non encore coupé avec des souvenirs de classe, quelque chose qui relèverait de la nostalgie ? Comme beaucoup d'écrivains qui aiment l'intimité d'un cahier d'écolier pour contenir les mots qu'ils utilisent, Breton en fait usage pour des textes qu'il consigne à des fins de publication. C'est "Poisson soluble" qui paraît en même temps que le Manifeste du surréalisme, celui-ci devant être, à l'origine, la simple préface d'un texte qui illustre la pratique de l'écriture automatique que Breton avait explorée aussi avec Philippe Soupault en 1919 avec "Les champs magnétiques". L'ouvrage ne paraître qu'en 1924, mais c'est  en 1921-22 qu'il le rédige, en partie à Moret sur Loing (dans l'ombre de Sisley qui y avait vécu) et dans l'atelier où il vient d'aménager, 42 rue Fontaine, au dessus du cabaret "du ciel" et "de l'enfer". Il s'agit de 7 cahiers, le premier sans illustration mais portant une dédicace à Simone (Kahn) qui sera, bien après, la Simone Collinet dont la galerie fut, dans les années 50, un haut lieu de la mémoire du surréalisme.La couverture du deuxième cahier est illustrée par une image représentant Geoffroy Plantagenêt en armure, le troisième un château fort sur un pic perché avec en premier plan un personnage portant une hallebarde. C'est Lamartine qui a les honneurs du quatrième, et "la nuit du 4 août" le cinquième. Le sixième est orné d'une tête de femme sur fond de paysage et le septième, comme le premier, est dénué d'image mais une inscription  situe peut-être le lieu de son achat : librairie papeterie A. Graillot,  Romorantin.Preuve, s'il en est,  donnant tout son prix au choix de de ce support . Chacun a son histoire. Et si le texte qu'il contient la prenait en charge, elle deviendrait le sujet contenu dans son objet.
 


 
 
posté le 12-08-2010 à 11:48:45

A l'ombre de la Mythologie

Familier des dieux, il les tutoie dans ses longues rêveries. Ils font parti de son univers quotidien. Il s'avance dans un peuple de marbre. Les promenades dans les jardins sont un prétexte à réviser des leçons d'Histoire. Diane a mauvaise mine ici, et Hercule a l'air furibond, il en a perdu quelques doigts de sa main qui tient une fourche. Les écuries d'Augias sont derrière lui, sous forme d'un bosquet où la nuit des voyous viennent rançonner les promeneurs solitaires et des femmes vendre leur corps. Debout, à la hâte, et sans jamais montrer leur visage.Il devine le manège et s'en plaint à une Minerve casquée et fière qui borne l'allée alors qu'on le conduit à un succulent goûter, sous les tendres verdures de jeunes arbres qui agitent leur chatoyante ramure au moindre souffle de vent.  C'est là un pieux souvenir de ses sorties dominicales pour se rendre à "La marquise de Sévigné" qui avait,  du côté du Ranelagh, aux abords du bois de Boulogne, une plaisante boutique où était savoureux le chocolat.Longue encore sera cette alliance ténébreuse des mythes et du réel, la confusion entre ces personnages taillés dans le marbre, offerts aux intempéries, mais braves sous la pluie, et les défilés sombres et menaçant des protestataires qui passent dans la rue en des temps troublés. D'un geste sec, furieux et réprobateur, une femme (sa mère, une servante, une parente, une figure protectrice) ferme la fenêtre qui cherchait sa part de soleil, et la pièce retrouve sa quiétude. Il sera alors condamné à résoudre d'ardus problèmes de mathématique, avec en fond sonore, une lointaine rumeur, les slogans dénonçant des misères dont il ne sait pas grand chose.La vie pourrait s'entendre à l'infini dans cette absence de toute contrariétés autres que celles sécrétées par le cercle étroit des familiers. Certains se sont complus dans cet air un peu lourd, et confiné, des conforts discrets. Lui sentait frémir dans le secret de son corps  des exigences saccageuses.L'esprit flotte, distrait, sur des formules apprises, des leçons ânonnées, s'enfuyant vers ces vagues promesses qu'il perçoit, devine, entre les lignes, entre les mots. Venus jusqu'à lui comme un rayon de soleil qui fait son chemin dans d'épaisses brumes, pour chatouiller le visage  d'un dormeur juste éveillé.Pourquoi  l'éveil appelle-t-il la violence. Il y repensera parfois. Ce sera l'axe de sa vie cette agression contre la ouate venue de l'enfance à laquelle il semblait condamné.Au delà des murs insonorisés de l'appartement, et ceux du collège, il y a la rumeur du boulevard, ce théâtre de la vie dont il ne sait rien encore et dont il sent les insidieux appels.Un boulevard ouvert au rugissement des automobiles, à l'errance des badauds.Dans la seule compagnie des dieux de marbre, il se confectionne une ardeur qui ne demande qu'à jaillir.photo christian milet
 


 
 
posté le 12-08-2010 à 09:44:36

L'aval du poète Yves Bonnefoy.

Et ce n'est qu'un début, sortant du brouillard de la mémoire, d'où ce flou qui règne encore quand la mission des mots désormais sera de mieux cerner (après les avoir répertoriés) les vocations de révélateur de l'art qu'incarnent les poètes.C'est une vieille histoire (la prise de conscience du phénomène). Elle naîtra du côté de la découverte de Baudelaire dans le feu de l'adolescence. D'où la supériorité (en matière de culture) de Baudelaire sur quiconque lui sera comparé.Le poète sera sorti de l'égocentrisme propre à la poésie (qui tire tout de soi) pour s'égarer (sillonner, musarder, déambuler) du côté de la peinture (mais aussi de la sculpture, et par simple effet de logique, du côté de l'architecture).Le mot d'ordre est donné par Apollinaire qui titre ses essais "Le flâneur des deux rives" situant géographiquement le  front de l'activité artistique (mais bientôt il faudra sortir de Paris et avoir une vue plus ample et mondiale), et donnant le ton de l'approche : en flânant. Surtout ne pas défendre une théorie, oser l'éclectisme, se fier à son instinct, aux accidents de parcours, aux jeux du hasard. Prendre son temps. Le temps des bilans est pour clore l'aventure. Alors on assemble, recolle, collationne ce qui avait été dispersé dans le feu de l'action, catalogues, préfaces, articles, le tout abandonné aux caprices du vent, exposé aux effets néfastes de l'oubli.Dernier, et non des moindres effets de cette approche qui n'est pas nonchalante si elle implique la lenteur, la fraternité qui en découle. Ici le commentateur devient le complice d'une oeuvre commune, ce sera le livre, d'ordinaire, et parce que sans doute le territoire le mieux adapté à cette aventure, quand deux regards se croisent. Fraternisent.Au lent défilé de ceux qui ont osé l'expérience, s'y sont révélés souvent au meilleur d'eux-mêmes Yves Bonnefoy.
 


 
 
posté le 07-08-2010 à 21:43:06

Louis Ferdinand Céline au plus vif.

Il suscite des lecteurs compulsifs. Personne ne sait garder son calme à son sujet, on a toujours des comptes à régler avec lui. Qui est Louis Ferdinand Céline ?A qui se fier ? Selon les uns c'est "une ordure", et pour d'autres (les plus réfléchis) c'est un génie. Depuis quand un génie n'est pas parfois un "salaud" (selon la définition donnée par Sartre) ?On y a vu des bandits de toutes natures, des courtisans sans scrupules, des pervertis de tout acabits, et voilà qu'un jette des pierres sur l'un des rares que nous propose notre époque. Génie ?Par la singularité de son art, son caractère profondément révolutionnaire, l'effroyable lucidité qui l'inspire et le rend si hargneux. Il a le génie de sa hargne, de sa colère. Souvent la colère est mauvaise conseillère, elle enflamme des esprits trop fragiles pour la maîtriser, et peut-être même l'exprimer. Quand la colère devient langage on a Céline tout armé de sa seule plume pour démolir le monde qu'il refuse, la société qu'il exècre.De plus, et en cela il est exemplaire : il a su trouver un style en accord avec sa pensée, d'où cette écriture hachée, avec ses  saccades de pointillés qui en disent long. Phrases coupées, haletantes, essoufflées, qui ont de l'asthme. Le contraire de Proust (l'autre génie dans l'époque) qui la développe pour mieux envelopper sa pensée, qui l'étire par des incises éveillantes et qui tiennent l'attention en remuant les sensations.Céline affronte (c'est un "ancien combattant" remarqué pour son courage) directement, il vous secoue, ne lâche pas prise pour vous asséner vos quatre vérités qui ne sont pas toujours agréable à entendre.Jean Dubuffet, (il parle en peintre ), apparemment moins sensible au contenu qu'au contenant, ne manque pas de rappeler qu'importe moins le sujet que la manière de dire, en somme la petite musique du style. C'est aller à l'encontre de tous ceux qui voient en Céline un poseur de bombes, un remueur de problèmes sociaux, une sorte de penseur pamphlétaire de notre société qui court à sa perte. Le message a été entendu. Il sont nombreux aujourd'hui à distiller un pessimisme qu'il a semé. Et Beckett n'est-il pas un  peu son héritier côté personnages emblématiques, ces apôtres de la désolation, de l'écoeurement;
 


 
 
posté le 06-08-2010 à 12:12:54

Lettre à la marquise de Sévigné.

Lettre à la Marquise de Sévigné.Merci. Grâce à vous j'ai traversé un été délicieux, entre siestes à lecture et ramures pesantes de fruits qu'on tardait à cueillir. Ils ont pourris sur place et des abeilles bourdonnaient d'ardeur dans une lumière éblouissante. Il est bien vrai que la compagnie de vos lettres met le lecteur en joie et c'est bien de l'audace que d'oser se mesurer à vous en ce périlleux exercice où vous êtes toujours la plus grande. La plus aimée. C'était une édition savante, pleine de notes et de variantes. J'aime les notes en marge des livres parce qu'elles sont comme les étiquettes (on dit cartouches) au pied des tableaux. Un moyen de rebondir. C'est moins l'information qui est donnée qui me paraît importante que le ressort qui nous projette justement hors du texte, dans des zones qui l'expliquant nous permettent de vagabonder à notre guise, d'aller fouiner dans les bas-côtés. J'aime musarder dans un texte, les notes sont un incitation à cette lenteur qui nous le fait mieux aimer, nous permet de nous y nicher en y apportant des friandises venues de toutes les directions, de tous ces horizons qu'elles nous ouvrent. Une note, c'est un peu au texte ce que le prédelle est au tableau. Un surcroît de l'histoire, une variante, le grossissement d'un détail. Une autre couleur pour le mieux déguster.Vos lettres découvertes quelques années auparavant, que X.... me lisait à haute voix, faisant miroiter chaque mot comme des éboulis de perles dans le creux de la laine. Car chaque mot a son poids et sa verve. Je les dégustais comme une sucrerie. A petites doses et dans le rythme de journées paresseuses et tendres qui conduisent un été vers son accomplissement : la chute des feuilles.C'est jusqu'au destin de vos lettres qui me fascinait . Ces feuillets  donnés en héritage et que j'imaginais noués par des précieux rubans, et qui font l'objet de tractations entre héritiers, et menaces d'autodafé. Des promesses solennelles, des complots mystérieux, et la parution soudaine, modeste mais digne, d'une plaquette (75 pages et titrée "Lettres choisies de madame de Sévigné, à madame de Grignan, sa fille, qui contiennent beaucoup de particularité de l'histoire de Louis XIV").C'était comme la promesse d'une aubaine à venir. Chaque lettre annonce la suivante, la fait désirer. C'est bien le charme de la correspondance que de reconduire toujours, de jour en jour, d'étape en étape, la nature même de leur contenu. Le "à suivre" des romans feuilletons d'Alexandre Dumas, Honoré de Balzac et Eugène Sue ne fait que claironner ce que vous chuchotiez au moment de poser votre signature, cette haute graphie qui grimpe à mesure qu'elle délie les lettres de votre nom et a des allures de figure de tapisserie. Peut-être parce que c'était votre tapisserie à vous. Sans le complexe de Pénélope qui nous aurait privé de tant de plaisir de vous lire.Je n'aime plus guère voyager, et pourtant je vous suivais dans votre pesante  berline, de la rue de Thorigny à votre Bretagne lointaine, ou encore, avec son étape fluviale sur le Rhône, en passant par d'aimables forteresses de Bourgogne, vers vos salons ventés de Grignan. Vous voilà châtelaine par procuration, et les manants du village qui dansent une bourrée dont vous vantez les charmes annonçant Jean Jacques Rousseau. Une marquise aux champs, voilà de quoi séduire le Promeneur solitaire.N'ayant jamais atteint Grignan j'ai fait étape à Adhémar qui est le fief de votre gendre. C'est un délicieux village haut perché, aux rues si étroites qu'une voiture automobile ne s'y risque pas, et nous voilà condamnés à la marche à pied, au coeur d'une petite symphonie de ces pierres sèches dont on fait les maisons. Parfois elles ont l'aspect net, et que l'on dirait verni, de l'os. Une maison d'os, y avez-vous pensé, c'est un peu la version morbide de l'aventure de Jonas.La vôtre avait de ces somptuosités bourgeoises que détaille avec délice le minutieux Abraham Bosse qui fut le témoin oculaire de la bonne société de son temps, et sans doute, s'en laissant compter par les Précieuses dont vous avez été, oh bien distraitement, une complice. Rien à voir avec ces horribles bas-bleus fustigés par Flaubert au XIX° siècle, qui tiennent Salon comme on aligne ses soldats au garde-à-vous, et dirigent la conversation.On était chez vous plus léger. Côté homme diablotin et freluquet mais avec esprit, capricieuse et malicieuse pour les dames, et on dessinait son destin amoureux sur des cartes qui déclinaient toutes les fantaisies de la nature. Un étang pour contempler la chute du soleil dans le miroir des eaux, un ruisseau tournoyant pour longer ses rivages en galante compagnie, des bosquets d'utopie pour jouer à cache-cache. Ce qui devait être bien difficile dans les jardins tirés au cordeau des dignes hôtels du côté du Louvre, à l'ombre terrifiante de ce lourd passé de l'Histoire de France. D'autres fantaisies s'y ébattaient avant que la pioche des démolisseurs ne mette bas, comme on défriche une forêt, ces bosquets de chimère où mademoiselle de Scudéry n'attend pas Nerval mais fait miroiter au pauvre Voiture la ruelle de son lit à baldaquin. 
 


 
 
posté le 05-08-2010 à 15:54:34

Max Ernst illustre Léonora Carrington.

Dans la vie sentimentale tumultueuse de Max Ernst  Léonora Carrington jette les lueurs d'une fantaisie parfois macabre, les feux ardents d'une errance mentale qui jouxte les frontières de la folie (comme Unica Zurn, dans le voisinage de Bellmer). Séduit à double titre (le charme de la femme, l'invention verbale de son écriture) Max Ernst s'attache à disposer face au texte des "images" qui en sont l'équivalent plastique, un écho. Un livre comme "La Femme ovale" est un véritable dialogue où texte et illustration se répondent, se complètent, se soudent en un tout cohérent où le lecteur est invité à pénétrer comme en un territoire imprévu, aux séductions parfois perverses, sans doute propres à s'imprimer dans notre mémoire après avoir conquis notre curiosité.La carrière littéraire de Léonora Carrington se poursuivra sous l'impulsion admirative d'Henri Parisot,  grand amateur de Lewis Carrol et, de ce fait, apte plus que quiconque, à voisiner avec cet univers fantastique de Léonara Carrington qu'André Breton n'a pas hésité à classer dans "l'Anthologie de l'Humour Noir". Ce qui est une clef essentielle pour pénétrer et comprendre son univers.
 


 
 
posté le 05-08-2010 à 11:11:36

Maurice Sachs courtier d'art.

En  publiant en 1948 "Chronique joyeuse et scandaleuse" les éditions Corréa précisent que le manuscrit leur avait été donné par Sachs en 1942, "voulant indemniser de quelques services rendus".Et  Sachs de préciser (non sans forfanterie, et un rien de naïveté) : "Un jour je serai célèbre et il vaudra de l'argent..."De fait, il s'y montre égal à lui-même, fanfaron, impudique, naïf dans la précision apportée à ses démarches, qui ici le conduisent dans le milieu très fermé du marché de l'art. A travers ses marchands. Deux quartiers sont sillonnés par l'apprenti courtier : la rive droite autour de Saint Augustin et la rue de Seine.Ici et là ce sont des portraits impitoyables de ceux qui manipulent l'opinion et la cote des artistes. Dans un luxe parfois ostentatoire du côté de Saint Augustin (qui est aussi le quartier de Proust) et plus pittoresque dans les pourtours de Saint Germain des Près avec ses personnages haut en couleur. Roman à clef où l'auteur poursuit sa volonté d'offrir une sorte de chronique mi mondaine, mi sociologique qui se pare des joyaux de son cynisme naturel. N'est bon témoin que celui qui ne s'en laisse pas compter. Il avait la plume plus près de la cervelle que du coeur, et un tendance à fustiger la bêtise, les faiblesses dont il se savait pourtant affligé.Ses déboires sentimentaux, ses choix politiques, ses options toujours désastreuses ne sont que le résultat d'un tempérament d'oisif et de lâche. Il en fait une sorte de culture talentueuse et presque masochiste.
 


 
 
posté le 04-08-2010 à 14:37:57

Voncq, la gare perdue.

La gare perdue.Longtemps on l'a cherchée. Annoncée par le dépliant touristique elle s'était égarée (sic) dans les fourrés sauvages d'une voie désaffectée. Enfin, de la route, à cet endroit dominant le paysage, on la découvrait. A demi ruinée, repaire de squatters et déjà j'imaginais les vastes graffitis ornant les murs décrépis. Les abords ferroviaires ne sont-ils pas la plus vaste cimaise offerte aux tagueurs, jusqu'à saturer le  paysage de cet alphabet gothique à la façon rap. Rimbaud parti de là, et revenu. Va et vient dans l'errance. Les dates sont celles des poèmes qui scandent cette quête. Ecrire, n'est-ce- pas aussi une fuite.Inutiles sont les horaires des trains. D'ailleurs ici ils ne passent plus. Les derniers rouillent sur une voie de garage. Moins jolis que ceux de Delvaux dont les ors sont ceux de l'automne qu'ils traversent avec des lenteurs de souverains. Navrés d'une si piteuse découverte on s'est rabattu sur le cours majestueux de l'Aisne dont on voit d'ici la courbe large dans un paysage de grisaille en parti éventré par quelques travaux de gravières. C'est une constance de son voisinage d'offrir en de multiples carrières creusées à la lenteur de vieilles mais efficaces pelleteuses, la gravier qui ira solidifier les routes avant qu'elles ne deviennent de soyeux rubans, couloirs de la mort.L'arène épuisée ce sont des nappes d'eau qui scintillent jusqu'aux points extrêmes de l' horizon, comme autant de petites mers ourlées de bocages et de menues encoches propices à la pèche solitaire. Point de bateaux sur la rivière, mais à son rivage des fumées qui s'écrasent dans la brume. Ce sont des bûcherons qui entassent les branches impropres à la consommation des scieries et y mettent le feu. On eu dit des brasiers qu'en Inde on prépare pour l'incinération des cadavres.
 


 
 
posté le 03-08-2010 à 14:35:23

La civière de Rimbaud.

La civière de Rimbaud.Soigneusement plié, il s'était lentement enfoui dans une lit de poussière où les araignées filaient la soie de leurs toiles.Tardivement j'en connu l'existence, en compris l'usage, en découvrait l'histoire. Souvenir sanglant (en le déplaçant on y découvrait du sang séché), il servait au transport des blessés de la division que commandait mon grand-père, du côté du Chemin des Dames lors de la première guerre mondiale. C'était un brancard d'ambulancier. Stupidement, un jour, des étourdis crurent malin de l'exhiber dans une contrefaçon de pièce à thèmes où l'amour s'était glissé dans le lit de la mort. C'était un amour blessé. Longtemps après, en visite à Charleville avec X..., je découvrais la litière que Rimbaud s'était dessiné pour son propre usage, avec la coquetterie des rideaux qui, baissés, évoquaient quelque couche princière comme on en voyait passer en lourdes caravanes, au temps où les rois visitaient leurs sujets dans les plus lointaines provinces.Il y avait là, dans l'usage qui en avait été fait (ramener Rimbaud vers son bateau) comme l'écho largement transformé, adapté, du mythe des Rois fainéants qui font rêver les enfants découvrant la splendide tapisserie de l'Histoire telle que la racontent les livres scolaires, telle qu'on aime l'imaginer.Des rois à Rimbaud, le chemin est plaisant à emprunter. Dans lequel je me propose de me risquer.On a vu Dagobert, non seulement du genre à se présenter en habit de travers, et  braguette en arrière, mais bousculant les servantes au fond des lourds chariots qui transportaient la Cour, de ferme en ferme, où, le cheptel passé en broche, on allait plus loin. Le manger était la dynamique de la marche et l'amour le passe temps du transport.  Des rideaux bordés d'or tremblaient sous la conjugaison de la  bise, du mauvais état des chemins et des assauts furieux auxquels se livrait ce roi d'image d'Epinal.Le faste des Entrées royales, réservées aux jeunes souverains prenant possession de leur bonne capitale, décline chevaux richement caparaçonnés et litières réservées aux dames de compagnie, suivantes de haut rang, et favorites dont le peuple tente de reconnaître le visage parmi des bouquets scintillants de jeunes évaporés tout essoufflés par la course et la fièvre des foules qui les entourent.C'est la face étourdie et jubilatoire du pouvoir qui se donne en spectacle et aime s'attarder pour lire les décorations codées, aux pieds des arcs de triomphe qui sont de bois et de toile. Toute l'Histoire de leur gloire supposée. Un vent parfois inopportun vient secouer les silhouettes solides d'Hercule mis à contribution pour servir Vénus où l'on peut reconnaître le minois de la jeune souveraine, alors que Diane  sillonne des chemins escarpés taillés dans des bosquets de fantaisie pour une chasse vaine et la rencontre des cambrures coquines. La mythologie ayant souvent le droit de montrer ce qui ne se montre pas, sinon dans les alcôves. Et dans ces alcôves sur roues, dans un frisson de toile et d'étendards, les corps se resserrent, s'épaulent dans l'excitation d'une marche triomphale en serpentant dans d'étroites ruelles qui sentent l'urine et offrent des coins complices à quelque furtif forfait.Du triomphe au crime la distance se calcule en mois, en saisons, en colère rentrée, bientôt pendue au bout de chaque langue qui formule ici des Montjoie et de vigoureux Noël pour fêter celui que, demain, elle couvrira d'invectives et précipitera dans l'infamie. Une promenade chaotique que celle du misérable Rimbaud fuyant  les chaleurs insupportables d'Aden, aspirant à la mer porteuse de tous ses espoirs, et parce que la mer est le chemin naturel de toutes les fuites. La civière deviendra cette courte barque qui oscille sur les flots, et dans sa tête, au terme d'un périlleux voyage, il y a l'odeur des foins de la ferme de La Roque.Des dames galantes sont aussi passées, rideaux fermés, du côté de la Loire, où on allait en troupe, festoyer dans des jardins bordés de buis odorant et de massifs de fleurs rares qui répondaient au décor des lourdes robes portées par de frêles  filles qui n'avaient de cesse de s'en débarrasser pour se montrer corps nu et sculpté dans l'ivoire d'une chair encore fraîche à des parterres de gentilshommes qui avaient mis dans leur épée leur poids d'honneur.Des litières en veux-t-on, celle de Rimbaud est la plus pathétique. Dessinée par lui, fiévreux, et avec la minutie d'un ingénieur, elle sautillait entre les mains des mulâtres qui la traînaient dans les bosses du désert, à l'appel de la mer.Les rideaux deviennent les voiles du navire qui défit la tempête.Rimbaud a rencontré Ulysse en route.